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Periberry

Ethnologie, Berry, Périgord, Auvergne, Bergerac, Dordogne, Loire, tradition orale, mémoire paysanne, recherche sur le paysage, randonnées pédestres en Auvergne et Pyrénées, contes et légendes, Histoire.

Mythes et réalités des communautés familiales agricoles

Mythes et réalités des communautés familiales agricoles
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Berry, Nivernais, Bourbonnais, Auvergne, Limousin, Marche.- (réactualisé en avril 2016) Ils sont berrichons expatriés, ils sont enracinés dans la champagne berrichonne dans le canton de Levroux (Indre). Passionnés d’histoire et de généalogie, les auteurs ont fait revivre le domaine agricole de leurs ancêtres, les Darnault à Grange-Dieu, l’archétype d’une communauté familiale agricole comme il en exista dans plusieurs régions et notamment en Berry, en Bourbonnais, en Limousin, en Auvergne dans la montagne Thiernoise  et en Morvan.

Sous le même toit.- La notion de communauté est illustrée par la cohabitation sous le même toit de plusieurs générations de la famille, mais aussi de colatéraux, plusieurs ménages, et quelquefois de domestiques qui travaillent de manière permanente à l’année sur un même domaine agricole. « Ce qui caractérise notamment cette famille, c’est sa pérennité, sans discontinuité sur ce domaine, pendant près de 215 ans. » L’organisation communautaire impose que l’on vive sous les toits du domaine qui s’articulent autour d’un cour commune. Et si chaque noyau a sa « chambre » qui relève davantage d’une petite maison que d’une simple pièce, tous les membres partagent les repas dans une grande pièce commune , la maison demeure, qui est le lieu de vie essentiel du couple des maîtres de la communauté qui sont élus à vie. On disait que les membres de la communauté  "vivaient au même pot et au même feu"  Le maître commande aux hommes et sa femme  commande aux femmes. Le maître est désigné pour "un mandat" à vie, il gère les biens de la communauté, il commande aux tarvaux agricoles, il est le représentant de la communauté à l'extérieur, notamment pour conclure les ventes sur les foires et pour représenter le groupe à un procès. En Auvergne dans les communautés autour de Thiers la maîtresse n'étaient pas toujours la femme du maître. Elle était élu par les  femmes. En outre, écrit Isabelle Guillaume dans le magazine Massif Central (n°118 Avril 2016) " c'est le maître qui décide des mariages eds parsonniers. Les unions ne doivent pas, en effet, porter préjudice à la propriété de la commune, ni entraîner le partage de l'indivision. Si une fille se marie en dehors de la communauté, elle est dotée en argent comptant et elle est ainsi exclue de tout partage ultérieur."

Fondation familiale laïque.- Au départ de ces communautés, le chef est un père de famille. Il fonde ainsi son organisation autour d’une terre. Nous sommes dans une démarche d’exploitation communautaire à la manière des fondations monastiques, en l’espèce il s’agit d’une fondation de type familial laïque. L’historienne Henriette Dussourd qui a étudié les communautés du Bourbonnais et du Nivernais précise que « les membres étaient appelés les commungs parsonniers ou personniers, ou parciers, compains, frarescheux, vavasseurs. » Le mot parsonnier vient de l’ancien français parçon, diminutif de la diction "part" comme gars et garçon. En général le premier chef de la communauté était le fondateur.

Unions d'intérêts économiques.- Dans la communauté de la Grange Dieu, les auteurs montrent la force de l’esprit communautaire au cours des ans et même des siècles. Ceci évidemment grâce aux mariages qui sont des alliances d’intérêt. Les fils « appelés à assurer la direction de la communauté (…) se marient avec des femmes issues d’autres communautés.» Il n’y a donc pas de mésalliances économiques. Dans la Montagne Thiernoise, pour préserver les intérêts des communautés, à partir du XVIIIè siècles les mariages consanguins entre cousins et cousines se sont multipliés.

La cohésion appelle un autre élément important, c’est l’objectif commun à savoir l’exploitation du domaine. Pour cela il faut des bras, les premiers étant familiaux, les seconds étant des domestiques. Il n’est pas rare d’avoir entre vingt et trente personnes au quotidien dans la communauté de la Grange Dieu au XVIIè et XVIIIè siècle.  Raison probable des importantes fratries qui marquent les générations.

Au même pot, au même feu.- La communauté s’organise donc souvent autour d’une structure familiale regroupant plusieurs ménages qui cohabitent ensemble, qui vivent « au même pot et au même feu ». L’économie de main d’œuvre était une raison majeure de la forte natalité par génération.  « Avoir des enfants était un impératif pour ces communautés. Il s’agit d’assurer leur renouvellement (trouver un ou deux héritiers potentiels) et maintenir de la main-d’oeuvre familiale », écrivent les auteurs. Il y a donc une forte natalité. C’est ainsi que Scipion Darnault et son épouse Marie au XVIIè siècle ont 19 enfants. Jehan-François et Anne au XVIIIè ont 12 enfants.  Les auteurs ont observé ainsi qu’il existait plusieurs grandes communautés dans le canton de Levroux à l’instar des Guilpain de Trégonce où deux frères totalisent 22 enfants dans la première moitié du XVIIIè siècle. Dans la communauté voisine des Guilpain de Montbaron au milieu du XVIIIè, deux frères totalisent  15 enfants. Et si le nombre de naissances est élevé, le taux de survivants est également important. « Si l’on s’en tient à la seule descendance des couples assurant la direction de la communauté, un taux moyens d’environ 60% d’enfants survivants (supérieur à 20 ans) se maintient globalement à travers toutes les générations. »

Organisation hiérarchisée.- Le tableau de la vie des communautés renvoie à un exercice collectif et hiérarchisé du quotidien. Il y a bien un maître et une maîtresse qui font régner un ordre sous le même toit et dans le domaine.  « Le chef de communauté était un maître absolu pour tout ce qui regardait les travaux à exécuter », écrit  Henriette Dussourd qui ajoute : « Le bon fonctionnement des communautés était basé sur l’autorité du maître et il fallait qu’elle soit totale et non discutée, il fallait que le maître soit jugé infaillible. » Monique et Bertrand Darnault ajoutent : « Les parents au sein de la communauté détiennent l’autorité, l’épouse dirige les femmes, l’époux dirige les hommes. Ils sont appelés maîstre ou maîstresse. » En Auvergne c'est le mouistre et la mouistresse. La maîtresse est en général l’épouse du maître (sauf en Auvergne). Henriette Dussourd a trouvé des communautés du Bourbonnais où elle était élue par les autres femmes du domaine. C’est elle qui commande aux travaux des femmes, à l’organisation domestique de la maison avec la lingerie, la buanderie, l’organisation des repas, la gestion de la basse-cour, du potager, de la boulangerie, les enfants. A Grange-Dieu « il y a une tradition bien ancrée, les femmes ne se mettent point à table avec les hommes, elles ne sont occupées que de les servir et prennent leur repas, debout ou assises à l’écart. » De son, côté Henriette Dussourd évoquent les communautés de la Montagne Bourbonnaise où « les enfants ne se mettaient pas à table et mangeaient assis ou agenouillés autour des landiers de la cheminée centrale. A l’âge de 18 ans seulement les garçons avaient le droit  de manger avec les hommes. »

Forte autarcie.- Les auteurs descendants de la communauté de Grange-Dieu esquissent le profil d’un monde total, très solidaire, vivant en relative autarcie même s’il commerce avec l’extérieur et s’il donne une bonne éducation à ses enfants. La majorité des personniers savent signer de leur nom. Henriette Dussourd conclut que "les communautés agricoles mettaient un point d’honneur à ne rien acheter au dehors, à part le sel et le fer qu’elles ne pouvaient produire." A Grange-Dieu la nourriture est jugée variée et riche, « gage de bonne santé ». Elle s’appuie sur la diversité des productions domestiques (volailles, moutons, porcs, laitages, céréales, légumes, fruits, miel, vin, etc.). Pour compléter les revenus, dans la Montagne Thiernoises, plusieurs communautés pratiquaient à demeure la fabrication de couteaux de Thiers pour les grands ateliers de la ville.

L'autarcie est également intellectuelle. Isabelle Guillaume qui évoque une communauté de la Montagne Thiernoised en Auvergne considèree que les communautés étaient très attachées aux règles de l'Ancien Régime. "Les parsonniers sont généralement hostiles aux idées républicaines". Elle évoque la famille Pion dans la Montagne Bourbonnaise (Allier) qui refusa "de pourvoir en soldats les guerres de la Révolution et de l'Empire."

Marqueurs sociaux.- Cette organisation positionne socialement ses membres et notamment les familles de personniers dans l’environnement des paroisses et du canton.  La communauté est en général une puissance, elle est un pourvoyeur de travail en employant de la main d’œuvre, elle est un acteur économique qui pèse sur les marchés locaux. « Le cheptel vif était un marqueur social, l’utilisation des animaux signalait une hiérarchie sociale infiniment plus étendue que celle qui reposait sur le seul attirail du labour. Beaucoup plus finement que la surface cultivée, la puissance des paysans se mesurait en têtes de bétail. » Sur les terres de Grange-Dieu en 1771 le troupeau de moutons est de 650 têtes. A son rôle économique la communauté agit en puissance influente en nouant alliances et relations ; c’est ainsi que les parrains et marraines des enfants sont des notables du pays. « Les parrainages des enfants  de la communauté montrent la réalité des marqueurs sociaux incontestables de part la qualité des parrains et marraines. Un examen des personnalités signant au bas des contrats de mariage des enfants de la communauté confirment l’idée d’un relationnel de la communauté particulièrement influent. Les personnalités marquantes de la paroisse y sont recensées : le bailly de Levroux (1648, 1741), celui de Bouges (1751), le maire, le lieutenant de la justice de Levroux (1712), des marchands (1719) et fermiers (celui de la seigneurie de Levroux par exemple en 1648), des hommes de lois (1684, 1712) et bourgeois de la ville (1755). »

Les auteurs évoquent le déclin qui se situe en général au XVIIIè siècle. Il est en général dû à l’affaiblissement du nombre de communs et donc à la difficulté croissante de faire fonctionner collectivement de tels grands domaines. 

Survivance tardive.- En outre les contentieux juridique entre héritiers qui se sont multipliés au XVIIè siècle ont précipité les faillites communautaires. « La Révolution avec le code civil mettra un coup définitif à l’existence des communautés. » Mais l’esprit communautaire a perduré jusqu’à la révolution agraire des années 1960. Car le voisinage des fermes réveillait l’esprit communautaires au moment des grands travaux (moissons, battages, fenaisons, vendanges, énoisage, etc.) où dans un même espace, le voisinage s’assemblaient pour mener en commun les travaux d’une ferme à l’autre.  Des communautés ont réussi à passer le temps. Henriette Dussourd qui écrivait en 1962, évoquait alors en Montagne Bourbonnaise deux communautés (elle  a situé par erreur les deux sites en Montagne Bourbonnaise, il s'agit en fait de la Montagne Thiernoise et des monts du Forez), « celle des Dozolme-Chevalieras à La Chabanne ne fut dissoute qu’en 1930, sans histoire, par extinction, et celle des Ferrier à Escoutoux qui fut signalée comme la dernière et qui subsiste encore (lire ci-dessous) ». Notons que dans l'esprit des communautés les familles souches du Périgord qui ont vu dans les fermes, jusqu'au début des années 1960,  souvent trois générations cohabiter avec des cousinages et des employé à demeure, dans un système de production très autarcique,  sont probalement une résurgence non aboutie des communautés agricoles.

 

Bibliographie: La vie quotidienne d'une communauté familiale agricole en Champagne berrichonne, par Monique et Bertrand Darnault, Alice Lyner Editions (mai 2011), 28 euros.

Par ailleurs on peut, en bibliothèques, se reporter à l'ouvrage d'Henriette Dussourd intitulé Au même pot et au même feu..., imprimerie A.Pottier et Compagnie, Moulins, 1962.

Lire aussi dans le n° 118 du magazine Massif Central, l'article d'Isabelle Guillaume intitulé Mythes et réalités des parsonniers, qui évoque la mémoires eds communautés de la Montagne Thiernoise.

 

 

 

Réédition du Maître du pain

 

Le livre de Lucy Achalme, Le maître du pain, est un ouvrage de référence dans le domaine de l’évocation romancée de la vie quotidienne  dans les dernières communautés agricoles. Cette parisienne qui s’enticha de l’Auvergne fut séduite par le quotidien d’une des dernières communautés vivant dans un hameau près de Thiers, sur la commune d’Escoutoux. Elle y campe le quotidien du village des Bourgade. Probablement a-t-elle eu connaissance de la réalité des deux dernières communautés qui ont subsisté jusqu’au début du XXè siècle sur les communes d’Escoutoux et de Durolles dans le département du Puy-de-Dôme. A Escoutoux il s’agit de la communauté du hameau de Ferrier avec sa grande maison d’habitation, ses granges, dépendances, four à pain, etc.

Lucy Achalme dresse un portrait très réaliste et très documenté de ces communautés des pentes des monts du Forez où le groupe des familles élisait pour la vie un maître qui  est appelé le mouistre et une femme maîtresse, la mouistresse (qui n’était pas systématiquement  la femme du mouistre), chargée d’encadrer l’éducation des enfants et d’organiser le travail communautaire des femmes.

On perçoit au travers de la description fouillée du quotidien qu’il y a un engagement dans une vie communautaire laïque autour de quelques grandes valeurs : la solidarité contre l’extérieur, l’adhésion aux grands principes de la religion chrétienne, le travail et les biens mis en commun, la tenue à l’écart de toute tentation de consommation urbaine, la mise en commun des bénéfices du travail pour acheter des terres et agrandir le domaine.

La trame romanesque du Maître du pain passe par la mutation des temps et la bataille entre les anciens et les modernes. Et quand arrive la machine à battre le blé qui va remplacer l’homme et son fléau, on a bien le sentiment qu’une sorte de cheval de Troie du monde moderne est entrée dans la communauté. Et elle ne cessera dès lors de se déliter pour abandonner un a un ses principes, ses règles et sa morale.

 

* Le roman de Lucy Achalme, Le Maître du pain, a été réédité en 2013 par Marivole éditions, une maison de Sologne, qui y voit « le plus beau tableau poétique de la campagne auvergnate du début du XXè siècle ».

 

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