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Periberry

Ethnologie, Berry, Périgord, Auvergne, Bergerac, Dordogne, Loire, tradition orale, mémoire paysanne, recherche sur le paysage, randonnées pédestres en Auvergne et Pyrénées, contes et légendes, Histoire.


Jean-Claude Derey, écrivain des « peuples derniers » est mort

Publié par Bernard Stéphan sur 31 Décembre 2023, 12:42pm

Catégories : #Littérature

https://www.youtube.com/watch?v=HTchvyff3Wk

Il avait un pied en Brenne berrichonne et l’autre dans le Péloponnèse. L’écrivain-voyageur Jean-Claude Derey, fort d’une œuvre romanesque qui explore les traces post-coloniales, est mort. Il avait 83 ans.

Jean-Claude Derey en 2008, en Brenne.

Le 30 novembre  2023 l’écrivain Jean-Claude Derey est mort à 83 ans. C’est écrivain-voyageur né à Alep, en Syrie, avait à son actif une trentaine de romans inspirés par le destin des peuples premiers. Il a eu deux terroirs d’écriture, la Brenne dans le Berry et une thébaïde en Méditerranée, en Crête pendant quelques années et sur les pentes du Péloponnèse en Grèce plus récemment.

Aux portes de Brenne, entre bas-Berry et Poitou, à Mérigny, il avait acheté une petite locature pas loin d’Ingrandes, le pays d’Henri de Montfreid, lui aussi écrivain-voyageur qui avait l’aventure pour viatique. Et ce, avant de quitter l’Indre pour s’installer à deux pas de là, à Béthines, dans la Vienne, village où est inhumé René Cassin, Prix Nobel de la Paix.

En Crête, c’est depuis la simplicité d’une maison blanche perchée qu’il écrivait au retour de ses périples. Il y a quelques années il avait choisi un paysage assez semblable dans le Péloponnèse, pour son nouveau port d’attache. « Une maison qui ressemble à un bateau à flanc de colline, naviguant au-dessus de la baie d'Argos, avec une vue superbe ! », confiait-il. Il gouttait à la France avec parcimonie. « Notre pays est devenu une belle étouffante », disait-il.

En Brenne, dans les brumes du pays des étangs, au début de son parcours d’écrivain, il s’était passionné pour l’affaire Mis et Thiennot, un crime social qui défraya la chronique d’après-guerre en 1947 et dont aujourd’hui encore on cherche la vérité. Ainsi naîtra Les enfants du brouillard, publié aux éditions Phébus, en 2002, suivi par Quand on parle du loup (ed. Le serpent à plumes, 2006).

Cette parenthèse passée, il était retourné à sa passion, son incroyable appétit de voyager, de découvrir et de comprendre le monde des peuples premiers … ou des peuples derniers. Il a passé sa vie à aller sur le terrain rencontrer ces communautés pour ensuite en tirer ses romans. Ce fut un globe-trotter, un arpenteur infatigable de l’Afrique, de la Papouasie, de l’Amazonie, de la Nouvelle Guinée, de la Mongolie.

Refus de « l’ethnologie de salon »

Il avait une démarche d’ethnologue du lieu pratiquant beaucoup le terrain en homme seul, dans une confrontation singulière avec les gens qui l’accueillaient. Il rejetait fermement ce qu’il appelait « l’ethnologie de salon ». Et il s’était ainsi forgé un regard fait de certitudes, souvent bousculant une pensée établie, par exemple sur les migrants africains : « Que n’entend-on pas sur les migrants africains ! ...Vous croyez qu’ils viennent par plaisir …Vous croyez qu’ils viennent là en tournant délibérément le dos à l’Afrique ? Non… Ils viennent pour cette nécessité de renvoyer l’espoir au pays. Le migrant, il envoie tous les mois quelques centaines d’euros, ce qui n’est pas rien. Au village, avec ce pécule, on creuse un puits, on achète une pompe, on achète des pirogues pour naviguer sur le fleuve, se déplacer, ou aller à la pêche ou commercer, on peut même acheter un frigo qui va être alimenté par des panneaux solaires. C’est la micro développement qui se nourrit de l’argent de ceux qui vont travailler en Europe. »

Des romans sans concession

De ses séjours souvent vécus en longues immersions (il s’initiait même à la langue de ces peuples pour mieux les comprendre et communiquer), il avait tiré un regard sans concession sur ses contemporains et une vraie connaissance de ces peuples. La plupart de ses romans sont ainsi des tableaux de ce monde pour en décrypter les rouages, c’est tout sauf de l’exotisme. Qu’il s’agisse notamment des Anges Cannibales (ed. du Rocher, 2004) où il approche les enfants soldats de Sierra Leone, de Papoua (ed. Alphée, 2010) où il part sur la trace des pères blancs de Papouasie-Nouvelle-Guinée, de Toubab or not Toubab (éd. Rivages, 2011) où il approche le monde obscur des réseaux de trafics d’organes ou de La Côte des Mal-Gens (ed. Rivages, 2008) avec l’univers d’un enfant battu de Monrovia au Libéria, promis à l’œuvre des gangs, qui réussira à s’en sortir. Avec Fordlandia (ed. Rivages, 2016) c’est non seulement l’exploitation des indiens d’Amazonie qui est la toile de fond, mais c’est aussi l’antisémitisme avoué d’un magnat de l’automobile américain.

Un écrivain « lanceur d’alerte »

Ainsi va l’univers de Jean-Claude Derey qui n’a pas manqué d’alerter sur le destin de celles et ceux qu’il a rencontrés. « Tous ces peuples, disait-il, sont en danger indépendamment de nos largesses. Voilà malheureusement où on en est. On est dans la phase du naufrage d’une planète si vivante jadis ! ».

Derey n’était pas un écrivain-voyageur pour guide touristique, il était un écrivain donnant du sens au voyage. Finalement presque toute son œuvre pose la question du post-colonialisme et de l’héritage de cette période. Il a tenté de décrypter les fils laissés par les ex-puissances coloniales pour actionner encore leurs relais qui ont été autant de marionnettes de leurs besognes.

Il en avait tiré un réel pessimisme, notamment sur l’avenir des peuples premiers qu’il connaissait bien. Il avait eu ce commentaire : « Levi-Strauss dit que c’est un autre monde qui s’en va. Ce sont des pans de neige de l’Equateur qui se détachent et fondent. »

Bernard Stéphan, avec la complicité de Cédric Gourin

 

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