Sous Louis XIV les Grands-Jours d'Auvergne

par Bernard Stéphan  -  1 Septembre 2015, 09:00  -  #periberry

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 Redécouverte de la chronique d’Esprit Fléchier sur les Grands-Jours d’Auvergne de 1665 dans une édition de 1968 de l’Académie française. La tenue des Grands-Jours était un usage d’Ancien Régime, il s’agissait du transport de la justice dans un point troublé du royaume. « A l’origine le Parlement de Paris servait seul de juridiction unique pour tout le royaume et, pour pourvoir à l’exercice de la justice, la nécessité obligea les magistrats à se transporter en province.» Le Procureur Général Talon (3) donnera le ton en fixant pour objectif à cette justice de « tirer le peuple de l’oppression des puissants ». Il s’agissait évidemment de remettre de l’ordre, traquer la corruption et la concussion, dénoncer la collusion entre les justices locales et les classes dirigeantes, hobereaux locaux, représentants de l’église. Les Grands-Jours d’Auvergne qui allaient se tenir à Clermont-Ferrand concernaient en fait de vastes provinces du centre du royaume avec charge de juger crimes et délits commis en Auvergne, Bourbonnais, Forez, Beaujolais, Lyonnais, pays de Combraille, haute et basse Marche et Berry.

Il faut imaginer que les magistrats et tous les commis et personnels se transportaient au pas lent des attelage de Paris à Clermont. Ainsi donc « toute la Compagnie quitta Paris à la mi-septembre 1665. Les carrosses avançaient lentement et transportait un monde nombreux (…) on arriva à Riom le 22 septembre. » 

DSCN1687 Photo: vue de Montferrand au XVIè siècle

Paysage de ruisseaux et de prairies.- L’originalité de cette chronique c’est le regard qu’elle offre sur la société clermontoise de la fin du XVIIè siècle,  mais aussi sur le paysage auvergnat de l’époque. L’auteur, un ecclésiastique, était le précepteur du fils de Caumartin, maître des requêtes des Grands-Jours. C’est à ce titre qu’il est du séjour.

Le grand équipage arrive à Riom. « La ville n’est pas de grande étendue, mais elle est fort agréable et fort riante ; elle n’est pas fort percée, mais les rues en sont forts larges et les maisons y sont d’assez belle apparence. » Le déplacement vers Clermont permet au chroniqueur d'esquisser quelques éléments descriptifs du paysage. « Ces deux villes  sont éloignées de deux lieues l’un de l’autre, mais le chemin est si beau qu’il peut passer pour une longue allée de promenade ; il est bordé de faux (1) des deux côtés, plantés à égale distance, qui sont arrosés continuellement de deux ruisseaux d’une eau fort claire et fort vive, qui se font comme deux canaux naturels, pour divertir la vue de ceux qui passent, et pour entretrenir la fraîcheur et la verdure des arbres.» Il y a là un descriptif d’un paysage aménagé dans un environnement très arrosé par les ruisseaux domestiqués et les nombreuses sources qui sourdent au pied de la chaîne des puys. Le paysage agraire est un paysage pastoral. On est loin des perspectives de l’agriculture intensive de la Limagne d’aujourd’hui. En effet Fléchier, brossant le paysage de la plaine évoque « une grande étendue de prairies qui sont d’un vert bien plus frais et plus vif que celui des autres pays.» Quand à l’abondance de l’eau comme facteur d’accompagnement de la société agraire et villageoise, Fléchier ajoute : « Une infinité de petits ruisseaux serpentant dedans, et font voir un beau cristal qui s’écoule à petit bruit dans un lit de la plus belle verdure du monde. » Il évoque aussi les montagnes d’Auvergne « d’une grande fertilité ». Les coulées volcaniques avec en particulier des sols de terre noire, mais aussi les sols basaltiques,  offrent une richesse fertile pour l’agriculture. Les pentes ont été colonisées depuis longtemps par la vigne qui a trouvé dans le sol d’origine volcanique un terroir très favorable. N’oublions pas que plus de deux siècles plus tard, en 1895, alors que le phylloxéra avait déjà gravement frappé une grande partie des terroirs de l’hexagone, le département du Puy-de-Dôme est alors encore le troisième département viticole en France avec 44.000 hectares de plantations !

 

La ville de Clermont.- Le descriptif que fait Fléchier de Clermont n’est pas à la gloire de la capitale de la province. « Pour la ville de Clermont, écrit-il, il n’y a guère ville en France plus désagréable. La situation n’en est pas fort commode, à cause qu’elle est au pied des montagnes. Les rues y sont si étroites, que la plus grande y est la juste mesure d’un carrosse; aussi deux carrosses y font un embarras à faire damner les cochers, qui jurent bien mieux ici qu’ailleurs, et qui brûleraient peut-être la ville, s’ils étaient en plus grand nombre, et si l’eau de mille belles fontaines n’était prête à éteindre le feu. »

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Autant Fléchier brosse un tableau peu amène de Clermont, autant il sera enthousiaste pour Vichy où les corps des Grands-Jours vont aller en excursion pour trouver un peu de sérénité pendant les longues semaines des séances de justice.  Il ne manque pas de mots pour décrire la ville d’eau qu’il qualifie de « plus beau paysage du monde », pas moins ! « On y voit d’un côté, des plaines ; de l’autre, des montagnes qui font un aspect différent, mais qui sont également fertiles (…) La rivière d’Allier, qui serpente dans ce vallon et qui porte en cet endroit de grands bateaux, est un des beaux ornements de cette campagne. »

L'hiver se montre... C’est autour du 1er octobre que l’auteur chronique le retour de l’intendant venu d’Aurillac. La saison est précoce, Fléchier constater que l’intendant a eu beaucoup de mal à faire le voyage d’Aurillac pour « se tirer des neiges qui sont déjà tombées sur ces montagnes ». Neiges qui surprendront bientôt Fléchier qui les évoque ainsi : « Je prenais  plaisir quelquefois de voir de ma chambre blanchir les montagnes, et regardant les neiges du coin de mon feu, j’étais ravi d’être bien au chaud et de voir l’hiver à deux lieues de moi, car c’est ici la coutume de le voir un mois avant qu’on le sente. »


 

Photo: la place de Jaude à Clermont-Ferrand

 

Le procés de la serviture.- Au hasard des très nombreux procès décrits, qui viennent devant les magistrats des Grands-jours, il en est un édifiant sur la condition sociale paysanne et sur la sujétion à l’église. Ce procès c’est celui d’une coutume qui va contre l’esprit même des lois du royaume d’alors et contre les prémices d’un esprit des Lumières. « Les chanoines réguliers  de Saint-Augustin, qui ont plusieurs maisons en ce pays, ont un droit de domination fort particulière dans un certain endroit du pays de Combrailles, par lequel ils ont des sujets esclaves et dépendant d’eux en toutes manières.  Les coutumes écrites de ces provinces, l’usage et la longue possession les autorisent; mais il me semble que la charité chrétienne et les règles de la douceurs évangélique sont fort contraires à cette  servitude personnelle, qui consiste à ne pouvoir point sortir du lieu de leur habitation, sans la permission des seigneurs, à n’être pas libre dans les dispositions de leurs biens, les seigneurs étant leurs héritiers au préjudice de tous les parents collatéraux, et à mille autres redevances fort onéreuses (2). Quelques uns voulurent s’exempter de cette sujétion, et demandèrent  la liberté avec insistance (…) M Talon (3) dit les plus belles choses du monde sur l’esclavage et la liberté, et quelque apparence qu’il y eut de maintenir ce droit d’usage et de coutume, il trouva que ces droits étant odieux et contraire aux lois du christianisme, il fallait les réformer, et conclut à la rédemption de ces captifs sans chaînes ; mais il ne fut pas suivi,  et la cour appointa l’affaire. »

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On notera que le chroniqueur, qui est un homme d’église, ne renvoie évidemment pas à la raison et ni à la réflexion sur l’abolition de l’esclavage et plus largement sur la liberté. En revanche l’expression même des plaideurs à la barre du tribunal d’exception montre une expression des haines sociales qui  existent dans les profondeurs de la province. Certes selon le mot de Bossuet "dans les grands besoins, le peuple a droit d'avoir recours à son prince". La monarchie utilise alors les magistrats pour remettre au pas les féodaux, elle entretient le mythe du père du peuple, mais le peuple en fait une sorte de tribune d’expression de toutes les frustrations accumulées et sans doute déjà de toutes les oppressions.


 

Photo: portrait de Denis Talon, procureur.

 

Nouveaux paysages.- De nouvelles descriptions du paysage alentour sont toujours dominées par une relation à l’eau, aux sources, aux ruisseaux et curieusement aux prairies. Rapportant « une promenade à la campagne », l’auteur campe une halte sur une éminence à une demi lieue de la ville. Panorama dont il donne la description suivante : « La situation en est la plus belle du monde ; elle est sur une éminence fort douce à monter, de laquelle on voit une grande étendue de prairies, qui sont beaucoup plus vertes et plus fleuries que celles de Paris, et qui, étant rafraîchies par une infinité de ruisseaux, ont un émail plus vif et plus sensible que les autres. » Fléchier fait quelques promenades à proximité de la ville, là aussi pour observer quelques originalités géographiques; par le decriptif qu'il fait de grottes et de concrétions on songe aux sources de Saint-Alyre qui  alimentent les grottes du Pérou où l'on observe un phénomène de pétrifications.DSCN1649

 

Prémices aux cahiers de doléance.- Point important de la relation des Grands-Jours, c’est la capacité des humbles à venir déposer contre la noblesse. Plusieurs relations d’audiences mettent en avant cet aspect des dépositions et des débats.  Ce que Fléchier qui est un représentant patenté de l’Ancien Régime, appelle la « hardiesse des paysans ». Et il ajoute : « les paysans étaient fort hardis » et « ils déposaient volontiers contre les nobles lorsqu’ils n’étaient point retenus par la crainte. » On sent déjà une accumulation qui s’exprime, il y faudra du temps, mais n’est-ce pas déjà la préface de la construction de ce qu’on appellera un jour les cahiers de doléances qui notamment dresseront l’inventaire de toutes les récriminations à l’encontre des classes dirigeantes ? On observe en outre une grande confiance du petit peuple dans la justice des Grands-Jours. Sans doute parce qu’il s’agit du pouvoir central qui s’est déplacé directement. Et qu’il y a là la croyance que la relation directe au pouvoir central qui permettra de court-circuiter les justices locales et les pressions de la classe dirigeante de la province et ses accomodements. Il est vrai que la force du droit coutumier autorise alors ces accomodements.  L'historien des finances d'Ancien Régime Marcel Marion, universitaire Bordelais, n'a-t-il pas lui-même constaté que "une vie d'homme aurait à peine suffi pour acquérir une connaissance exacte de tous les droits ayant cours dans un coin quelconque de France". Ce qui fait écrire à Fléchier « Tant le peuple se flatte ici des Grands-Jours, et tant la noblesse les craint ! » Le constat de Fléchier, après plusieurs semaines d’audience, c’est que dans ce pays de montagnes, la noblesse applique d’abord sa propre loi.  Le retour du juge Le Peltier rentrant d’une tournée dans les paroisses de la haute Auvergne est édifiant. Fléchier décrit ainsi l’action quotidienne de Le Peltier dans son inspection: « On l’a vu faire des violences innocentes où l’on en faisait tant de criminelles ; entrer dans les châteaux les plus fortifiés ; faire ouvrir les cabinets les plus secrets, et envoyer les plus fiers et les plus puissants de la province, sous la garde d’un exempt, à Clermont, pour rendre raison de leur conduite. »

 

C’est le 30 janvier 1666 que s’achèvent les Grands-Jours, toute la fameuse « Compagnie », par le même chemin, au rythme du pas lent des équipages, va regagner Paris. Non sans une halte le long du canal de Briare une fois passée la Loire près de Gien pour observer de visu le progrès, ici celui du pont canal et celui des nombreuses écluses.

 

(1)   Hêtre. On retrouve ce mot dans la toponymie. Ainsi le lieu-dit Les quatre fayants près de Meuzac aux limites de la Corrèze et de la Haute-Vienne.

 

(2)   La coutume d’Auvergne dont la rédaction date de 1510 démontre qu’à cette date il n’y a plus de serfs dans la province. Toutefois dans le pays des Combrailles l’usage du servage perdurera  jusqu’à l’édit de Louis XVI d’août 1779 qui abolit la servitude personnelle dans tout le royaume.

 

(3)   Denis Talon était l’avocat général des Grands-Jours. Il prit le titre de Procureur Général. Agé de 37 ans, il avait déjà à son actif de grands procès, il avait ainsi instruit le dossier du procès Fouquet.

 

 

 

 

On y danse, on y danse !... Observant les mœurs et coutume du quotidien Fléchier évoque l’importance de la danse populaire dans les loisirs collectifs des habitants de Clermont au XVIIè siècle. Cette danse est de deux types, la goignade et la bourrée. Deux danses d’une même cadence qui ne diffèrent qu’en figure. « La bourrée d’Auvergne est une danse gaie, figurée, agréable, où les départs, les rencontres et les mouvements font un très bel effet et divertissent fort les spectateurs. Mais la goignade, sur le fond de gaîté de la bourrée, ajoute une broderie d’impudence, et l’on peut dire que c’est la danse du monde la plus dissolue (…) » Fléchier qui est un fin observateur des usages de la ville considère  que la danse est une sorte de geste inné des habitants : « L’usage en est pourtant si commun en Auvergne, qu’on le sait dès qu’on sait marcher, et l’on peut dire qu’ils naissent avec la science infuse de leurs bourrées. (…) Dès que le printemps est arrivé, toute le petit peuple passe tous les soirs dans cet exercice, et l’on ne voit pas une rue ni une place publique qui ne soit pleine de danseurs ; ce qui fait que les petits enfants en savent tant sans aucune étude. » La chronique montre qu'il s'agit d'un passe-temps populaire, une expression de la culture populaire que la classe dominante que représente Fléchier observe sans jamais s'y mêler.                                                                   

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