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Periberry

Ethnologie, Berry, Périgord, Auvergne, Bergerac, Dordogne, Loire, tradition orale, mémoire paysanne, recherche sur le paysage, randonnées pédestres en Auvergne et Pyrénées, contes et légendes, Histoire.

Les carnets de Daniel Halévy

Visites aux paysans du Centre.- C’est une maison d’édition de Saint-Pourçain (63) , Bleu autour, qui a réédité un livre symbolique de l’époque pionnière des sciences humaines " Visites aux Paysans du Centre » de Daniel Halévy.

Daniel Halévy, écrivain, historien, ethnologue, journaliste, a cherché un espace pour mener ce que les ethnologues appellent aujourd’hui les enquêtes de terrain. Il trouve cette géographie dans le centre, entre Berry, Bourbonnais et Marche Limousine avec une incursion vers le Sud-Ouest dans le Périgord.

 

Extrait : « Enfilez la chaussée qui traverse Tronçais (à gauche la fabrique, à droite l’étang) : les maisons cessent, la route monte, dominée par des chênes de toute beauté. Vous êtes dans les futaies. Rien n’est comparable, pour qui aime l’arbre, à ces réserves de Tronçais, à ce peuple de hêtres et de chênes, si droits, si élancés, portant leurs cimes à trente mètres de haut avec une telle aisance de jet, une telle grâce, que les admirant on oublie leur âge, on ne pense qu’à une radieuse jeunesse arborescente. »

  En Champagne-0494

De ce terrain, Halévy va rapporter des dizaines de carnets de notes, fruits de quatre séjours (1907, 1910, 1920, 1934) pour y observer la situation de la petite paysannerie et noter les signes de son évolution. L’auteur aura un guide, sorte de suisse ouvrant la voie au visiteur dans les arcanes d’un monde qui a tous les habits du XIXè  siècle. C’est l’écrivain-paysan Émile Guillaumin qui habite le petit village d’Ygrande dans le bocage Bourbonnais dans l’Allier. Ce Guillaumin est un érudit paysan, fidèle à sa terre et à sa bibliothèque. Il écrira une quinzaine d’ouvrages dont le plus célèbre « La vie d’un simple », portrait d’un petit paysan pauvre face à l’oppression sociale réelle dans les campagnes de la fin du XIXe siècle.

 

Extrait : « D’esprit aussi bien que d’allure, cet homme est resté paysan, tout instinct, finesse et volonté tenace. Comment définir son travail ? Sa part, dirais-je est double. D’une part il est le secrétaire de ses camarades bourbonnais. Il rectifie les incertitudes de leurs plumes, il prépare le bulletin de leur Fédération et s’efforce de maintenir un ton général d’exactitude, de justesse. C’est l’une des tâches, très modeste et très nécessaire. L’autre est de nature plus rare : Guillaumin est leur poète. »

 

 Daniel Halévy sera ainsi initié à ces campagnes, celles du pays des bouchures (les haies du Bourbonnais et du Berry), celle de la forêt de Tronçais et du canal de Berry vers Cérilly et celle des taillis de chênes sur les plateaux secs du Périgord où il aura là un autre guide, Eugène le Roy, l’auteur de Jacquou le Croquant.

 

Extrait : « Châtaigneraies et bruyères ; point de bétail, nulle demeure visible ; parfois un arpent de vignes, un maïs opulent mais étroit, un carré de pommes de terre (…) »

 

Il sera témoin dans ces terres du mitan de la France de la fondation des premiers syndicats de journaliers agricoles, du premier mouvement syndical de métayers en France en 1904 et du premier “syndicat de cultivateurs” fondé en 1904 à Bourbon l’Archambault. C’est donc ce paysage et ses hommes que décrit l’auteur voyageur qui brode non seulement un tableau du paysage physique, mais un tableau social de cette paysannerie pas si éloignée de la description qu’en ont faite George Sand et Émile Guillaumin.

 Pays, Paysages- 0329

Extrait : « La grande solitude est une des marques du paysage français, l’une de ses beautés. Nulle part l’abandon : l’homme a tout surveillé. Mais il est peu visible, il est rare, sa présence n’encombre pas, et trouble rarement l’espace, le silence. Où sont les habitations ? Le bord de la route est désert ; c’est en appuyant le regard, et à quelques cent mètres, qu’on devine les métairies nichées en arrière des haies. L’air du soir devient humide et mouille un peu. Le jour tombe, les fumées montent. »

 

Daniel Halévy est un précurseur à plus d’un titre. D’abord en mêlant tous les outils de l’approche (histoire, géographie, démographie, ethnologie, etc.) il anticipe sur les histoires des mentalités qui marqueront les travaux des historiens français du XXè siècle. Il est un précurseur de l’école des Annales de Lucien Febvre et Marc Bloch pour lesquels la science historique doit observer le quotidien, la vie des humbles, des anonymes et comprendre ainsi le temps des sociétés humaines. La réédition chez  Bleu autour propose un riche appareil critique avec une préface de l’ex-ministre Pierre Joxe, petit fils d’Halévy, deux introductions de l’historien Maurice Agulhon et de l’historienne Marie-Paule Caire-Jabinet, ainsi que de nombreuses notes. Halévy est montré sans concession. Avec une jeunesse d’homme de gauche sensible au terreau d’un socialisme rural qu’il rencontre en Bourbonnais et en Périgord. Pour finir, au moment de l’Etat français, tenté par les sirènes d’un discours célébrant une terre nostalgique. Mais c’est aussi la réédition d’un classique vécut comme un monument du XXè siècle.

 

(*) Daniel Halévy, Visites aux paysans du Centre. Éd. Bleu autour. Oct. 2012. 28 euros.

 

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