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Periberry

Ethnologie, Berry, Périgord, Auvergne, Bergerac, Dordogne, Loire, tradition orale, mémoire paysanne, recherche sur le paysage, randonnées pédestres en Auvergne et Pyrénées, contes et légendes, Histoire.

Ecluses à poissons d'Oléron

Les écluses à poissons de l'île d'Oléron sont-elles en périls ? Figurez-vous que cette tradition d'ouvrages de pierres sur l'estran disparait avec les génération des pêcheurs-paysans. Savez-vous que Colbert lui-même, qui se mêla finalement de tout, écrivit en 1681 une ordonnance sur l'art et la manière de dresser une écluse à poissons... Une carte assez ancienne, celle de  Chastillon (début du XVIIè siècle), mentionne l'existence d'écluses à la pointe de l'île bien nommée Pointe du Bout du Monde où se dresse aujourd'hui le phare de Chassiron. Et si l'origine exacte est incertaine, un texte atteste de l'existence d'écluses dans la première moitié du XVè siècle. On y exploite alors des poissons rares, "dignes de la table du Roi" à l'instar des saumons, esturgeons et même dauphins (qualifiés alors de poissons).
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L'installation montre à la fois l'héritage d'un très vieux savoir-faire qui se traduit par la puissance des murs non liés ainsi édifiés et leur fragilité tant les vagues de l'océan viennent en assaut contre cet édifice provisoire qu'il faut restaurer constamment.  Dans son traité de pêche de 1769, Duhamel du Monceau avait décrit ainsi l'usage et la forme des écluses qu'il appelait parcs:  "Pour se former une idée générale des parcs, il faut se représenter une grande enceinte dans laquelle le poisson entre à la marée montante et où celui qui n'a point suivi le premier flot de la marée baissante reste enfermée et en possession du pêcheur..." Une ordonance royale de 1681 en précise la forme et la technique. Et elle établit que les murs de ces écluses doivent être construits dans une zone telle qu'ils n'entravent pas le mouvement côtier des bâteaux.

 

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Il reste encore quatorze écluses sur l'île d'Oléron alors qu'il y en avait 175 en 1900 ! Leur rôle est non seulement une forme de maintien du lien social entre les îliens, mais elle participe à la protection côtière de l'île. Les écluses brisent la vague sur l'estran avant qu'elle ne vienne mordre la dune. C'est aussi le témoignage patrimonial d'une oeuvre domestique, quand dans des temps pas si lointains, les familles insulaires attendaient la récolte des prises de l'écluse pour manger. En période difficile notamment de mauvaises récoltes sur la terre (pommes de terre, vigne, élevage) la pêche à pied dans l'écluse était une issue de repli pour tirer le moyen ultime mais essentiel de la subsistance familiale. Et lorsqu'au cours des siècles les échanges ont pu être aléatoires, consécutifs aux nombreux conflits qui ont marqué la zone côtière des perthuis, les écluses ont été un substitut de crises. Lorsque les échanges commerciaux ont été réduits à néant ont peut penser que les pêcheries furent le repli de subsistance pour les populations.

Cet usage renvoie aussi à un droit côtier ancien, original. En effet,  les pêcheries n'appartiennent pas à des marins mais à des paysans qui se donnaient ainsi un complément de revenus avec la pêche. Puisqu'il s'agit d'une pêche à pied (les pieds sur terre même si on est sur l'estran). C'est sous la forme d'associations ou plus anciennement de communautés, que sont constitués les groupes d'exploitants des écluses à poissons. Chacun de ces enclos est exploité par des groupes constitués qui doivent assurer l'entretien du mur qui, en arc, assure l'enclave, ainsi que des passes ou boucheaux. Ils doivent réparer à leurs frais les effets de l'océan. L'usage de pêche est soumis à un tour de rôle qui permet ainsi à chacun des membres  de l'association d'exercer son droit de pêche par bonne ou mauvaise mer, selon la loi du hasard.

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Les parts de pêche se transmettent de génération en génération. L'exode, la fin des pratiques agraires, les mutations des familles, la disparition des familles insulaires, conduisent à l'abandon progressif des pêcheries et à leur destruction. Une chute avait déjà été observée à la fin du XIXè isècle avec le début des migrations et la baisse de la démographie insulaire. C'est ainsi que de 217 écluses dénombrées en 1870 on est passé à 156 en 1908. Et pourtant en cette première décennie du XXè siècle les pêcheries de l'estran sont considérées comme une roue de secours de subsistance. En effet, on a alors deux phénomènes qui affectent les paysans de l'île: la déprise des salines avec une chute du marché du sel et la crise du vignoble avec le phyloxéra qui détruit tout ou partie des vignes. "Sans les écluses et l'élevage des huîtres dans les parcs, les couches les plus humbles et les plus fragiles de la société oléronaise auraient sans doute souffert bien davantage" expliquent les auteurs du remarquable ouvrage Les écluses à poissons d'Oléron (Geste Editions).  Il y a même eu un arrêté des Affaires maritimes de 1967 qui ordonnait la destruction des parcs. Heureusement, les îliens résistent. Certains assurent la pérénité des écluses et leur usage. En 2008 on recensait dix-sept écluses en activité. Sans doute faudra-t-il beaucoup de persévérance pour que la richesse de ce patrimoine de pierre mais aussi témoin de la tradition du pêcheur-paysan dure encore longtemps.

  

* A lire Les écluses à poisson d'Oléron (Geste Editions) par Laurent Bordereaux, Bernard Debande, Nathalie Desse-Berset, Thierry Sauzeau. L'ouvrage édité en juin 2009 est coéécrit par des chercheurs et universitaires qui ont l'expertise du droit, de la science historique et de la connaissance de la géographie des milieux marins. Livre à la fois savant, didactique, scientifique qui dresse le tabeau complet du dossier. Non seulement les auteurs proposent une approche pluridisciplinaire de la question, mais ils enrichissent les articles d'une iconographie importante (photos, dont de nombreuses photos aériennes, reproductions de documents anciens, cartes, infographies), autant d'éléments qui donnent à l'ouvrage toute sa force et sa densité. Le tableau des pêcheries de l'estran ne s'arrête pas à l'île d'Oléron, mais il ouvre des perspectives sur d'autres régions côtières en France, mais aussi dans de nombreuses autres régions du monde.


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Les illustrations sont des photos d'une écluse située entre Saint-Denis et la Brée. La seconde vignette montre la perche, piquet ou longue branche fichée dans la digue pour signaler l'écluse aux bateaux. La perche porte un numéro qui précise la concession.
 

 

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