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Periberry

Ethnologie, Berry, Périgord, Auvergne, Bergerac, Dordogne, Loire, tradition orale, mémoire paysanne, recherche sur le paysage, randonnées pédestres en Auvergne et Pyrénées, contes et légendes, Histoire.

Jean Lacouture. Souvenir d'une rencontre à Sagonne dans le Berry

Alors que vient de mourir Jean Lacouture en ce mois de juillet 2015, ci-dessous texte de l'entretien-conférence avec Jean Lacouture à Sagonne (Cher) en 2007.

 

 Jean Lacouture bonsoir... Merci d'être parmi nous aujourd’hui... Je sais que vous êtes un hôte fidèle de ce village de Sagonne qui a la particularité de conduire la culture aux champs. Merci à son maire Mme Joly qui cultive ainsi le jardin de ces rencontres. Jean Lacouture on vous connaît pour votre métier de journaliste et pour les nombreux ouvrages qui sont les vôtres. Vous avez notamment écrit sur quelques grands hommes qui ont fait le XXè siècle, Mauriac, Mendes-France, De Gaulle, Mitterrand. Vous êtes un homme du Sud-ouest, un homme de Garonne, puisque vous êtes né à Bordeaux. Cette ville qui est à la fois une cité du monde, le port de la lune arrive au centre-ville et une cité des terres puisque la forêt des pins vient à deux pas de ses boulevards. Forêt où vous auriez aimé vous poser… Cette ville vous a façonné pour quelques bonheurs terrestres et notamment le rugby, qui après le journalisme, est votre autre passion. Et quelquefois l'un et l'autre se sont croisés pour ne faire qu'un. Vos origines Bordelaises, ville de débat et d'humanisme ne sont pas étrangères à votre goût du compromis. Vous avez été pâtiné  de la double culture de Montaigne et de Montesquieu, ce sont les sources de la sagesse et de l'Esprit des Lumières. C'est sans doute là qu'il faut chercher le pourquoi de toute absence de certitudes intolérantes chez vous. Vous tendez la main. Même lorsque vous prenez parti fermement pour une cause, vous tendez la main. Cher Jean Lacouture vous êtes ici beaucoup pour toute votre oeuvre et un peu pour votre dernier livre Le monde est mon métier. C'est une conversation sur le métier de journaliste menée avec Bernard Guetta, grand reporter à France-Inter et à la Reppublica. Vous y brossez les grands rendez-vous de votre carrière avec quelques points forts qui sont la décolonisation en Indochine et en Algérie, votre relation avec quelques grands hommes qui ont fait l'histoire comme le Maréchal Leclerc, Mendès bien sûr, De Gaulle, Mitterrand, mais aussi des hommes des maquis d'Algérie ou de l'Indochine, des mythes de la décolonisation comme Ho Chi-Minh, Nasser, Ben Bella. Vous mettez chaque fois en perspective votre métier de journaliste et les événements que vous alliez couvrir et que vous avez vécus. Vous nous direz dans quelle mesure le reporter est bien plus qu'un spectateur et où est la limite entre l'observation et l'action. Et vous nous direz comment vous voyez l’avenir de ce métier alors qu’à la fin du livre on perçoit comme un certain désenchantement. Est-ce que c’est le temps qui passe comme disait Apollinaire ou sont-ce les nouvelles technologies qui prétendent faire de chacun, un journaliste qui s’éveille ?

 Alors quel était le projet de ce livre… Etait-ce la confrontation sur quelques grandes ruptures du XXè siècle ?

 Jean Lacouture : Ce livre est un livre sur le métier de journaliste écrit à deux voix. J’ai pratiqué ce métier pendant près de cinquante ans. Il y a un peu plus d’un an un éditeur, qui n’est d’ailleurs pas celui qui a publié ce livre m’a suggéré cela. Et j’ai dit que je voulais bien le faire en dialogue avec quelqu’un d’une autre génération. J’ai donc fait cela avec Bernard Guetta, un homme que j’estime beaucoup, qui a trente ans de moins que moi, une autre génération de journalistes. Et là nous sommes partis. Ce livre a été fait en dialogue enregistré. Nous avons eu une douzaine ne longs entretiens de deux ou trois heures qui ont donné lieu à des enregistrements. Ce livre pose comme premier problème celui du métier. Avec les nouvelles technologies tout le monde prétend devenir journaliste. Il n’y aura plus de journaliste… Si tout le monde prétend se soigner seul, il n’y aura plus de médecin… Le livre s’ouvre sur la question qui est celle du journalisme de transmission ou de traduction. Le journaliste est-il un appareil photo ou bien est-il un interprète assez sensible qui ayant un regard un peu particulier donne une traduction ? Comme disait Albert Londres, nous sommes des flâneurs salariés. Un journaliste est-il le plus fidèle possible ou est-ce quelqu’un qui a une position ?... Il est honnête et étant honnête a-t-il un droit d’interprétation ? A condition de le dire et qu’on le sache. Ce que nous présentons dans ce livre est un journalisme de prises de positions. Nous n’avons jamais caché notre drapeau, nous sommes l’un et l’autre assurés que la neutralité, l’objectivité, n’est pas dans la nature humaine. Je crois que la mode qui est de dire objectivité, transparence, personnellement je n’y ai jamais cru. J’ai toujours cru que j’étais l’interprète chargé de traduire une réalité. Il y a des gens qui prétendent tendre héroïquement à la neutralité, notamment des journalistes d’agences, mais mon journalisme et celui de Bernard Guetta est un journalisme qu’on appelait autrefois d’engagement ou de prise de position. Nous croyons l’un et l’autre que le monde n’est pas très bien fait et qu’il y a des voies à indiquer d’un doigt fragile pour l’améliorer.  

J’aimerais que vous nous expliquiez comment vous entrez en journalisme. On dit souvent c’est par hasard… Vous aussi

 Jean Lacouture: C’est vrai. Quand j’y suis entré, c’était assez souvent par hasard. Et moi c’était par un hasard étrange,  à la fin de la guerre. Guerre où je me cachais dans le nord du Périgord, dans un ferme, pour fuir le STO. Là-bas les recruteurs du STO n’avaient guère de chance de venir me trouver. Et deux mois après le débarquement, sans beaucoup d’héroïsme de ma part,  je me suis retrouvé dans un maquis. Et un peu plus tard je suis entré à la 2è DB de Leclerc. Il se trouve que Leclerc était mon héros. C’était ce Leclerc l’Africain qui n’avait jamais été vaincu. En 1940, il était parti en vélo rejoindre Londres et de là il était allé jusqu’en Afrique. Il y avait eu Koufra et pour moi il y avait ce Leclerc, le type qu’on avait envie de suivre. A la fin de la guerre, dans la 2è DB, on a appris un jour que Leclerc était nommé commandant du corps expéditionnaire en Indochine. La 2è DB était au repos à Fontainebleau et dans le cantonnement quelqu’un est passé là pour demander s’il y avait des volontaires pour l’Indo. J’ai levé le doigt, car pour moi c’était Leclerc. Et trois jours plus tard, quelqu’un vient demander si on veut être dans le service de presse de Leclerc. Avec deux copains, je lève le doigt et on se retrouve à constituer le service de presse de Leclerc. On ne savait pas en quoi ça consisterait vraiment. C’était très vague. J’avais un brassard au bras et alors notre métier, en dehors de transmettre la parole du général, c’était de faire un petit journal pour les troupes. Et on a trouvé le titre,  Caravelle. Un journal qui devait paraître deux fois par mois. On s’est trouvé sur un bateau partant pour l’Indochine. Leclerc, lui, était parti en avion. Un bateau anglais. La France partait pour faire l’Indo sans flotte, avec un bateau loué à la marine anglaise ! On est arrivé à Saïgon pour faire ce journal pour les troupes. C’était une situation assez compliquée, il y avait des anglais, des chinois au nord et encore quelques japonais. Et j’ai vu là une situation coloniale. Je me suis aperçu qu’à Saïgon il y avait les européens et les indigènes et ce n’était pas la même chose. L’un et l’autre n’était pas traité de la même façon. Quant on était dans une rue de Saïgon, le racisme était éclatant. Tout est venu chez moi de cette histoire, j’ai vu qu’un jaune et un blanc ne faisaient pas le même poids.

 Ce qui est extraordinaire, c’est que vous faites Caravelle, le journal des troupes et dans le civil vous faites un journal qui plaide pour la décolonisation et qui s’appelle Paris-Saïgon

 Jean Lacouture: On a été contacté par deux colons libéraux qui nous ont suggéré de faire un journal ici. Un journal qui dirait que cette guerre ne déboucherait sur rien. On a fait avec l’approbation des officiers cet autre journal. On a mené cette vie étrange entre le journal pour les troupes et l’après-midi Paris-Saïgon. Le matin le journal pour la guerre et l’après-midi le journal pour la paix. J’ai commencé dans ce métier balançant entre deux vérités. Mais la vérité de l’après-midi, c’était ce que nous ressentions vraiment, moi et mes camarades. Et ce journal m’a donné l’occasion d’aller au nord pour rencontrer les dirigeants du Viet-Min.

 

 

 

 

 

 

 Votre serviteur et Jean Lacouture

 

 

Donc vous rencontrez Ho Chi-Min et Giap…

 Ho Chi-Min, j’ai eu de l’empathie pour ce gars là. Il avait vécu à Paris une dizaine d’années et on a surtout parlé de Paris. Il y avait des passerelles entre ce vieux Vietnamien communiste et moi qui était nullement communiste. C’était assez étrange de voir qu’il y avait une guerre entre des gens comme lui et comme nous. Rencontrer à 24 ans un grand personnage ainsi, ça m'a marqué pour longtemps.

 Au même moment vous rencontrez le général Giap et vous dites que selon lui, alors, on peut éviter la guerre…

 Jean Lacouture: Giap m’a dit « on veut l’indépendance, mais si on peut la faire sans verser le sang on le fera ». Il y a eu à cette époque là une chance de paix extraordinaire qui a échoué face aux actions des partisans de la guerre. Et celle-ci a duré sept ans...

Est-ce au cours de ce séjour que vous êtes convaincu qu’il faut aller à la décolonisation ?

Jean Lacouture: Oui… A cette époque là je ne connaissais pas le domaine colonial et je découvrais. Mais j’étais convaincu qu’il fallait en finir avec l’empire colonial. Et à cette époque j’ai cru qu’on pouvait transformer ce qui avait été l’Empire en une sorte de Commonwealth ou une communauté. Et j’étais naïf…

Vous avez à l’époque un regard sympathique pour les communistes…

Jean Lacouture: A cette époque Ho Chi-min et Giap sont des communistes. Ils sont des dirigeants d’un mouvement de libération. Je suis alors un français et en France il y  un gouvernement du général de Gaulle dans lequel il y a six ministres communistes. Nous vivons en état de cohabitation active avec les communistes, qui après avoir collaboré avec les nazis, sont entrés dans la Résistance et y ont joué un rôle très important. Moi je ne suis pas communiste, ni marxiste. Le marxiste ne me parle pas. Je suis de sympathie socialiste. A cette époque, c’est vrai, j’ai en effet eu des rapports cordiaux avec des hauts cadres communistes.

 

 

 Après l’Indochine, un moment très important de votre vie c’est l’Afrique du nord. Vous êtes dans une entreprise de presse en métropole et vous quittez tout pour aller vous installer au Caire où vous aurez un contact très proche avec les hommes qui sont aux prémices de l’insurrection algérienne… Expliquez-nous comment vous êtes passé à une écoute sympathique de ce noyau ?

 Jean Lacouture: J’ai travaillé à Combat et au Monde et à Paris j’avais une famille. On avait des salaires très petits et on m’a offert à France-Soir une situation un peu plus large en Egypte. J’adorai l’Egypte, l’histoire de ce pays, le Nil, et ça me faisait rêver. Je suis parti pour l’Egypte en 1953 au moment où les officiers avaient pris le pouvoir. Nasser et ses compagnons venaient de prendre le pouvoir. Et là-bas ça m’a passionné. D’abord le régime du général Naguib et ensuite celui du colonel Nasser. Nous avons vu des hommes jeunes qui avaient envie de corriger l’Egypte Faroukienne marquée par la corruption. Et c’est un pays qui était partiellement occupé par la Grand Bretagne. Et pendant trois ans, ma femme et moi, nous avons écrit sur ce pays. De nombreux articles qui ont donné lieu ensuite à un livre l’Egypte en mouvement. Mais dès que ce régime est entré sur le tapis de l’Arabisme et dans le conflit avec Israël, les choses ont changé. Après la fâcheuse affaire de l’expédition de Suez, je suis rentré à Paris et j’ai été repris au Monde. J’ai été ramené à Paris parce qu’à l’époque, dire dans la presse française qu’une telle expédition était une absurdité n’était pas bien reçu.

 Et les insurgés d’Algérie…

 Jean Lacouture: Au Caire il y avait le bureau du Maghreb où les égyptiens hébergeaient les contestataires des régimes coloniaux d’Afrique du Nord. Il y avait des gens qui préparaient le mouvement d’insurrection en Algérie. Il y avait Aït Harmed… Ben Bella, lui, on ne le voyait pas, il craignait probablement les services secrets. Certes leur méthode, le soulèvement militaire, n’était pas forcément de mon goût, mais je pensais que l’Algérie était soumise à un régime injuste qui devait trouver autre chose du type autonomie et indépendance. J’ai été parmi ceux qui ont connu Férat Abas, mais alors il était réformiste et opposé à la violence. Et un jour je l’ai vu arriver au Caire se ralliant au FLN et épousant le parti de la Révolution. J’ai rencontré ainsi beaucoup de gens qui ont fait depuis bien ou mal, souvent mal, l’Etat Algérien. 

 Vous dites la voix du FLN était audible dans nos articles… Etait-ce un choix nécessaire ?

 Jean Lacouture: Nous voulions faire passer une opinion. J’étais de ceux qui pensaient que le régime algérien ne pouvait pas subsister. J’aurais préféré des étapes, une république algérienne fédérée à la France, mais enfin étant donné la pesanteur du régime colonial, le refus des autorités françaises en Algérie de considérer autre chose que le statu quo, l’explosion devait se produire. Les conversations que j’avais eu avec les algériens au Caire ont contribué à l’opinion que je me suis faite sur la nécessité de l’évolution du régime en Algérie. En rentrant d’Egype, je suis entré au journal Le Monde qui était un journal modéré au moins dans la forme et ouvert vers les perspectives de la décolonisation. La majorité de la rédaction était plutôt pour l’évolution de l’Algérie.

 Aviez-vous conscience que tous les matins vous étiez épluché dans les chancelleries ? Vous aviez le pouvoir ?

Jean Lacouture: A partir du moment où j’ai écrit au Monde on était lu dans les chancelleries de très près ; le Monde était considéré à tort souvent comme le porte-parole du monde dirigeant. Je savais que mes articles étaient décortiqués. L’ambassade des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne ou d’Union sociétique lisait çà et ils en faisaient une partie de leur télégramme à leur ministère respectif.

 Nous allons à ce stade faire une halte sur un personnage qui vous a profondément marqué.  Une grande référence morale, c’est  Mendès… Pierre Mendès-France. Pourquoi a-t-il tant compté pour vous ? Est-ce le grand regret de l’histoire de France ?

Jean Lacouture: On peut dire ça en effet. Pensez qu’un homme de l’envergure, de la taille de Pierre Mendes-France, n’a exercé le pouvoir que 7 mois et 13 jours, il y a de quoi être assez mécontent. Dans une vie où j’ai rencontré beaucoup d’hommes remarquables, j’en ai rencontré de plus brillants que Pierre Mendes-France, mais je n’en ai pas rencontré auquel je souhaite m’attacher autant. Au lendemain de la Libération, on a appris qu’il y avait un ancien député radical qui s’était très bien conduit pendant la guerre, qui avait rejoint Londres de De Gaulle, officier dans l’aviation, qui était revenu au parlement et qui avait de l’influence. Il avait pris des positions avancées sur l’Indochine ; il disait dans certains cercles que cette guerre était une absurdité, qu'elle coûtait horriblement cher et elle était payée en tout ou partie par les Etats-Unis. Nous étions en état de suggestion vis-à-vis des Etats-Unis. Et un jour on a appris qu’il allait parler de l’Indochine à la tribune du Parlement. Et il a dit ce que je souhaitais entendre. Et il a cité mon cher général Leclerc en disant "c’est une guerre idéologique, c’est une guerre qu’on ne gagne pas sur le plan militaire". Et il a cité un extrait d’une lettre du général Leclerc, peut-être au Président Auriol : <On ne tue pas des idées avec des balles !> C’était une phrase qui me paraissait très forte et très juste. A partir de ce moment-là j’ai cherché à joindre Mendès… Pendant l’été 54, j’ai pu rencontrer Mendès-France à Genève pendant les négociations sur l’Indochine. Et depuis je me suis lié à lui. Il me traitait chaleureusement. De 1954 à la fin de sa vie, je l'ai souvent rencontré. Et j’ai eu dans ma vie une interview passionnante, mais qui n’a jamais été publiée, il ne le souhaitait pas. Au moment du retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, avec l’affaire algérienne, j’étais chez des amis en Normandie et lui était dans sa mairie de Louviers. Il m’a téléphoné me disant qu’il voulait parler avec moi sur le retour de De Gaulle. J’ai passé deux heures avec lui en marchant dans les champs autour de Louviers et il m’a analysé de façon passionnante le retour de De Gaulle qu’il aimait beaucoup. Mais me disait-il, De Gaulle avec les colonels, on ne peut approuver ça. A long terme, De Gaulle va reprendre sa liberté, mais en attendant je ne peux pas me ranger derrière cette ligne là. Et il m’a dit "je vous parle là à cœur ouvert, mais je ne peux pas publier  ça encore". En rentrant j’ai noté fiévreusement cette conversation et je suis allé voir mon directeur au Monde à qui j’ai indiqué que Mendès ne voulait pas qu’on publie. On va garder m’a dit mon directeur. C’est une des  rares fois dans ma vie où j’ai pratiqué le off the record.

 

Et Mendès arrête la vie politique…

Jean Lacouture: C’est la politique qui l’a arrêté puisque après les élections en 1956 il n’a pas été choisi comme Président du conseil, c’est Guy Mollet. Il était Ministre d’Etat. Il s’est aperçu très vite que le Gouvernement Guy Mollet n’était pas près à ouvrir les négociations sur l’Algérie et il s’est donc retiré. Tout le reste de sa vie il a été le grand sage de la vie politique française, mais il n’est jamais vraiment revenu aux affaires. Il a été une référence pour beaucoup. Mais il n’est jamais revenu au pouvoir même sous Mitterrand. Avec lequel il avait des relations personnelles très positives et c’était réciproque. J’ai parlé avec les deux et les deux me l’ont dit. Mais Mitterrand ne l’a pas appelé. Qu’en même ! Il aurait été Ministre d’Etat ou en charge d’une grande mission ! Et ça ne s’est pas fait... Et Mendès est mort peu de temps après ; et je pense que certains hommes qui étaient au pouvoir à l’époque n’ont pas été fiers de ne pas s’être assuré de la collaboration de Pierre Mendès-France.

 

 A partir de quel moment vous adhérez au retour de De Gaulle ? Parce qu’en 1958 vous êtes incertain...

Jean Lacouture: Je n’étais pas le seul. Il y a eu Mauriac, pourtant on ne peut pas dire qu’il n’ait pas été un gaulliste fervent. On se retrouve à la première conférence de presse de De Gaulle en 1958. Je n’y étais pas, mais j’avais deux ou trois amis là-bas, ils m’ont raconté. En sortant, Mauriac a dit « De Gaulle avec Massu, ah non, ce n’est pas possible ! » et il l’a écrit dans l’Express. Et après il s’est rallié très ardemment comme on le sait au général De Gaulle. Moi j’ai mis beaucoup plus longtemps. Je me suis rallié au général De Gaulle à partir de la déclaration d’autodétermination de l’Algérie. C’est treize ou quatorze mois plus tard. Là, il avait pris la bonne voie et j’ai écrit très favorablement. Avant, je pensais qu’il ne pourrait pas se dégager des gens qui l’avaient porté au pouvoir. Il avait été porté au pouvoir par un mouvement Algérois. Ma thèse au moment de son retour, et je l'ai écrit en première page du Monde, c’est que de Gaulle était revenu pour trouver une solution pacifique à la crise algérienne, mais les forces qui le portaient au pouvoir l’empêcheraient de le faire. Je me suis trompé et je suis bien content de m’être trompé.

Avant de revenir au journalisme, je voudrais que vous nous parliez d’Eirik Labonne, un grand diplomate, résident général au Maroc lorsque vous allez au Maroc, qui a vécu en Berry à Lury-sur-Arnon où il est mort ?

Jean Lacouture: Je me suis engagé pour aller au Maroc parce qu’il y avait Eirik Labonne dont tout le monde disait que c’était un nouveau Liautey et qu’il allait dégager le Maroc du statut colonial. Labonne est venu au Maroc pour trouver un nouveau statut, faire évoluer le protectorat dans l’esprit de Lyautey. Je me suis engagé pour aller au Maroc et quand j’y suis arrivé, Labonne avait été remplacé par le Maréchal Juin, parce que le Sultan Mohamed V avait prononcé à Tanger un discours quelque peu imprudent, en présence de Labonne, où il disait que le Maroc voulait aller vers l’indépendance. C’était le mot à ne pas prononcer. A Paris, le Gouvernement s’est interrogé sur ce diplomate qui protège un sultan qui parle  d’indépendance. Allez, les marocains vont voir… on va leur envoyer Juin, le père fouétard ! Si bien que parti pour servir un grand libéral, je me suis trouvé dans les services du maréchal Juin, un pied-noir, qui n’avait pas envie que le statut colonial évolue très vite. Et c’est après, à Paris que j'ai bien connu Labonne. C’était un homme extraordinaire. C’est un des personnages de notre époque, du XXè siècle, le seul type capable d’être comparé au Général de Gaulle. Par la liberté d’esprit, la force d’imagination, le mépris du quand dira-t-on, le fait qu’il a fait un carrière extraordinaire. C’était un diplomate dès l’origine extrêmement brillant. Il était dans un groupe de diplomates où il y avait, excusez du peu, Jean Giraudoux et Paul Morand. Il est semble-t-il le héros du très beau roman de Giraudoux qui s’appelle les Aventures de Jérôme Bardini. Il était un des grands personnages de la diplomatie française, époque où il y avait Paul Claudel, Alexis Léger, c’était vraiment du très très beau monde. Et il a été envoyé du gouvernement français auprès des Soviets au moment de la Révolution d’Octobre. C’était pas une petite mission d’être envoyé à Pétrograd. Après il a été le premier représentant de la France auprès de la République Espagnole pendant la guerre civile. Ensuite il est nommé à Ankara. Et il a envoyé le 17 juin 1940, un jour avant l’appel du 18 juin du Général de Gaulle une lettre, un télégramme, à Paris dans lequel il dit qu’il espère que la France ne va pas céder à l’envahisseur. Il a écrit à sa manière l’appel du 18 juin le 17 ! Il est ensuite rentré, en 1943 il est nommé résident général de France en Tunisie et deux ans plus tard Résident général de France au Maroc où il lui est arrivé la mésaventure que je viens de vous raconter. Mais le personnage était extraordinaire. Tout a fait romanesque. Il s’habillait de façon très bizarre. Avec des cols qui lui remontaient jusqu’en haut de la gorge, souvent des chapeaux melons qui ne se portaient plus à l’époque, des guêtres, il était un personnage tout à fait pittoresque ! Il s’amusait de cela, mais il était un esprit réellement supérieur.

Pour revenir au journalisme, après tout ce parcours éminent, quel regard portez-vous aujourd’hui sur notre métier ?

Jean Lacouture: Tout le monde devient plus ou moins journaliste. Et on va d’un écran à l’autre. Le journalisme que j’ai connu était extrêmement personnalisé. Quand je suis entré dans le journalisme, dans les journaux parisiens il y avait des signatures incroyables. Au Figaro il y avait François Mauriac et Raymond Aron. A Combat à la même époque signait Albert Camus. Des très grands écrivains, grands sociologues, écrivaient dans les journaux. Aujourd’hui c’est fini. Certes de temps en temps vous trouvez une signature d’un intellectuels, mais vous avez ceci qui est un dépersonnalisation, une perte de phares, il n’y a plus les phares. A l’époque où j’ai débuté, le journalisme était très personnalisé. Au Monde il y avait sept ou huit grands correspondants dans le monde à Washington, à Berlin, à Rome, à Londres, à Moscou… Et vous aviez ainsi des formules « Un tel écrit de Moscou… » et des positions très personnalisées. Et dans les grands journaux nous étions quatre ou cinq grands reporters, nous partions un mois quelque part sur la planète et nous rentrions avec cinq ou six articles dans lesquels nous prenions des positions. Aujourd’hui vous ouvrez les journaux, tout ça ce sont des dépêches d’agence, ce n’est pas du tout le rapport passionnel que nous avions avec les événements et la marche du monde. Vous n’avez quasiment plus de correspondants à l’étranger. Aujourd’hui, quasiment tous les journaux sont faits avec des dépêches d’agences. Aujourd’hui tout ressemble beaucoup à tout. Au surplus, à l’époque, la guerre des idées avait une autre dimension qu’aujourd’hui, on vivait en état de tragédie permanente. C’était l’âge d’or du journalisme.

Quel est votre regard aujourd’hui sur la politique étrangère de la France ?

 Jean Lacouture: Je ne suis pas une personne objective en ce domaine. Je suis vivement dans l’opposition à ce régime, à ce pouvoir actuel, à la forme qu’il a prise et à son extravagance. On a l’impression que la France est un jour à Pékin, un jour à Washington, un jour en Libye et le surlendemain au Pérou. On ne sait pas très bien qui fait quoi… Et il y a une chose qui est certaine, je suis extrêmement fâché de l’arrivée demain en France d’un personnage venu de Libye qui s’appelle Kadhafi.


 

(Entretien public réalisé par Bernard Stéphan, à Sagonne en octobre 2007 pour les Automnales du livre)

 

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