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Periberry

Ethnologie, Berry, Périgord, Auvergne, Bergerac, Dordogne, Loire, tradition orale, mémoire paysanne, recherche sur le paysage, randonnées pédestres en Auvergne et Pyrénées, contes et légendes, Histoire.

Le 1er août 1914, le temps des moissons

Le 1er août 1914, le temps des moissons

Le fameux 1er août 14. J’ai toujours ces mots lus très souvent, le tocsin qui sonne, les hommes et les femmes des campagnes qui se figent, surpris en pleines moissons. 1er août 14. Le tocsin sonne à tous les clochers de France le 1er août 1914 à 4 heures de l’après-midi. 

Dans le bas-pays du Périgord, en Bergeracois on dit volontiers alors « à 4 heures tantôt ». L’heure légale est alors récente puisque c’est un décret de 1911 qui a fixé l’heure de Paris comme heure unique sur tout le territoire national. Il y faudra pourtant du temps. La société française, essentiellement paysanne en 1914, a  conservé jalousement ses rythmes liés au soleil. Le paysan se lève toujours à l’aurore et ferme sa porte avec le coucher. Ceci explique les longues veillées d’hiver et les longues journées de travail estivales, ponctuées par de nombreux repas fussent des casse-croûtes frugaux.

La date du 1er août 14  renvoie à deux phénomènes souvent évoqués dans les carnets de guerre et dans les chroniques historiques qui méritent deux questions : 1.- Est-ce comme on l’écrit le temps de la moisson ? Pourquoi est-il si décalé dans l’été par rapport aux moissons d’aujourd’hui ? 2.- Quel temps faisait-il ce jour-là, en plein milieu de l’été?

Toutes les chroniques évoquent « le temps des moissons ». Avec même cette remarque : « Surpris par le tocsin, dans les champs, en pleine moisson… » Plusieurs notes évoquent le début du tocsin à 4 heures de l’après-midi et d’autres parlent de  « 9 heures du soir » . Il semble bien en effet que les télégramme des préfets sont adressés aux maires peu avant 16 heures. Mais la France de 1914 est lente. Quelques territoires sont touchés  seulement en fin de journée. (*) En ce premier jour du mois d’août, le jour s’étire, probablement chaud, cette France paysanne est encore aux champs. Il fait ce jour-là 31°C à Châteauroux au plus chaud de la journée. 

La revue « Terrain»  dans son n°34 (2000) a ainsi évoqué la météo de cette journée : « Le 1er août 1914, la France veille sur ses champs et sur ses récoltes. Le temps est lourd, lent, sans vent et sans bruit, étouffant de chaleur et de vide. » Et l’historien Jean-Baptiste Duroselle a ainsi posé la question qui résumerait l’état d’esprit des campagnes en cette journée d’alerte : « Qui va faire la moisson imminente ? Et comment, avec la réquisition de nombreux chevaux, pourra-t-on labourer en octobre, si toutefois, par impossible, la guerre n’est pas encore gagnée et terminée ? » Mais « Terrain » évoque bien la construction d’un décor qui n’est peut-être pas celui de la réalité. Décor recomposé pour accentuer l’esprit de la rupture entre le temps champêtre d’un certain bonheur et le temps de la guerre qui vient. « Le rideau se lève sur une de ces innombrables communes de Provence, de Bretagne, d’Anjou ou d’Auvergne où l’on voit la mairie, l’église, le cimetière, la place publique où coule l’eau d’une fontaine, une de ces rues qui mènent à la boulangerie, chez le maréchal-ferrant ou à l’épicerie. Le maire est là avec le garde champêtre, un groupe se forme, les enfants courent. Il fait très chaud et les paysans sont dans les champs. La cloche sonne. Le temps s’arrête. Les femmes pleurent, les hommes ont l’air triste et résolu. Le cliché a ses lieux et ses acteurs. Il évoque la douceur du jour, la beauté des sites et le calme des populations. Et, soudain, il montre la rupture, la fin d’un monde. La fiction reconstitue l’histoire. »

Toujours est-il que le 1er août 1914  on est bien en pleines moissons. Par rapport à aujourd’hui la moisson est plus tardive. Ajoutons que la printemps et le début de l'été ont été très pluvieux, retardant d'autant la maturité des céréales. La récolte des céréales passe par plusieurs étapes dont la moisson ou fauchage proprement dit avec la mise en javelles et gerbes, le stockage en gerbiers et enfin de dépiquage ou battage. En 1914, dans la grande diversité des terroirs on bat encore avec le fléau dans les plus petites métairies, en particulier dans la montagne Limousine, dans le Ségala, sur les plateaux du Périgord. Les premières moissonneuses lieuses mécaniques sont arrivées au début du siècle, les batteuses fixes entraînées par les locomobiles à vapeur tendent à se multiplier, elles sont omniprésentes dans les grandes pays céréaliers.  Mais c’est bien au mois d’août, après un temps de mise des récoltes en gerbiers, qu’ont lieu les battages, le "dépiquage" dit-on en Périgord.. La date du 1er août marquant alors la période médiane des moissons. Peut-on considérer que le réchauffement climatique a participé dans la seconde moitié du XXè siècle à l’avancée de la date des moissons ? L’historien Philippe Wolff, auteur de nombreuses monographies régionales dans le Midi et notamment de Commerces des céréales à Toulouse au XIVè et XVè siècle évoque des années de moisson « fin août ». Il faut aussi noter que le XXè siècle, avec sa recherche agronomique, a imposé des céréales précoces loin des variétés rustiques d'alors.

Cette moisson qui balise ce départ en guerre comme une oblitération est frappée de deux couleurs qui l’accompagnent, le bleu du bleuet et le rouge du coquelicot. On a beaucoup lu que ces  deux fleurs ont repoussé sur le champ de bataille comme plantes pionnières quand rien ne venait à bout de la désolation. Ce qui expliquerait le destin symbolique du bleuet et du coquelicot (poppy) à la boutonnière des français et des anglais. On ne peut exclure de ce destin, cette oblitération sur les talus des champs de blés, en ce premier août 1914.

Second point, lui aussi très rural, le temps de cette journée. Il semble bien que nous étions dans une chaude journée d’août, lourde, pesante, une sorte de temps immobile. Plusieurs notes de carnets de guerre évoquent les routes blanches où poudroyait la poussière. Signe s’il en est du temps chaud. On verra d’ailleurs que ce temps va tourner à l’orage puisque lorsque les premiers régiments vont quitter leurs garnisons les 4 et 5 août, il pleut souvent à verse.


 

(*) Dans on livre Ils sont partis en chantant (édition Jean-Cyrille Godefroy), Gérard Boutet a raconté la mobilisation d'août 14 en pleine Beauce, sur la commune de Josne. Ici plus qu'ailleurs les nouvelles allaient lentement. Puisque c'est au milieu de la nuit que le tambour des villages saisit la population en plein sommeil. " C'était à la mi-nuit du samedi au dimanche. Les villages dormaient profondément après une journée de travail harassant. La campagne se préparait à la moisson qui, bien que tardive cette année-là, à cause des orages, n'attendrait plus longtemps maintenant son entamure.  (...) Tout s'écroula au roulement du tambour qui, en pleine nuit, tira la population de ses rêves aux prometteuses récoltes."


 

  • Je recherche des textes précis d'auteurs ou des extraits de journaux datés du 2 août 1914, évoquant cette journée des moissons.

Le 1er août 1914, le temps des moissons
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